On aura beau dire, on aura beau faire, ahaner comme
des phoques admirateurs de Usain Bolt fuyant l’eau lushisée de l’océan en rampant
sur les restes de banquise avant qu’elle ait définitivement disparu, avec force
ronds de jambes et courbettes savantes, la disgrâce des Pestilentielles
embaumant l’atmosphère aux premières lueurs de l’année, le symbolique dressé
comme l’étendard pantouflard de résolutions déjà abandonnées, le changement de
calendrier ne nous conférera jamais rien d’autre que des inconvénients
gastriques plus ou moins ragoûtants...
Devant ce constat quelque peu déprimant, certains
proposent de voter Cthulu en mangeant des marshmallows fourrés au LSD... Au
moins, si ce sont les derniers, seront-ils, si ce n’est assurément drôles,
doux, sucrés et délirants.
À dire vrai, je me sens tout de même quelque peu
handicapé devant cette proposition savoureuse, moi qui me suffit
malheureusement amplement, même à jeun – surtout à jeun – à plonger corps et
biens dans les espoirs les plus incongrus, refusant toujours de voir chez mon
semblable le pire, même lorsqu’il me l’agite tout nu devant la figure en
ricanant bêtement...
Et Dieu sait, enfin surtout son dernier avatar, Mark
Zuckerberg, combien il est pourtant facile, quotidiennement, de s’y piquer...(
Oui, à ce stade on a déjà largement dépassé le frottement...)
Il est possible que cette obstination farouche
tienne toute entière à cette pathétique addiction à la littérature, aux larmes
coulant sur le visage du bientôt sexagénaire Luis Sepúlveda lorsqu’il regarde
partir d’un pas conquérant ce gamin de quinze ans missionnaire d’une
bibliothèque pour tous au creux des pages de son dernier recueil paru chez
Métailié, Histoires d’ici et d’ailleurs... Ou lorsqu’il me raconte ses fraternités, celles qui le lient
indéfectiblement avec les membres survivants du GAP, le groupe d’irréductibles
entourant Allende jusqu’aux dernières minutes, avant ce qui reste pour moi le
plus important des 11 septembre de l’histoire récente... N’en déplaise à mes petits
complotistes fervents, mes émasculés scribouilleurs à la petite semaine, mes
apathiques pourceaux grands contempteurs de la fusion du génome de l’anémone de
mer et de la chèvre épileptique...Mais sans doute aussi lorsqu’il évoque ce vieux qui lisait des romans d’amour au
fin fond de la jungle amazonienne, de cette nuit de pluie diluvienne où il le
rencontra, mené jusque-là par son companero
indien, après une journée de chasse vide... Et peut-être que c’est là,
profitant de mon relâchement, que s’immiscent mes doutes quant à l’utilité
d’une énième sortie de Philippe Forest sur le vrai roman et le roman vrai, les réponses immédiates de Pierre Jourde ou de Marc Villemain... Non que je n’ai pas sur le sujet une opinion
bien arrêtée, que cet irrépressible besoin de catégoriser à défaut de
discriminer, de hiérarchiser donc, puisque, comme le bastonne Bégaudeau à
longueur de page dans Transfuge, nous baignons désormais dans la plus sûre
platitude des champs de popification de la culture interdisant donc toute
classification, m’épuise, mais bien parce que la tempête ne fait pas même
frémir le verre d’eau, que l’immense majorité du lectorat – si tant est qu’il
en survive un – s’en contrefout comme de sa première dentelle, et que, pour ma
part, je ne voudrais distinguer que deux sortes de littérature, la bonne et la
mauvaise...
Mais même là je suis encore bien trop optimiste, une
sorte d’illuminé marchant dans un monde qui n’existe pas – à moins que ce ne
soit plus surement lui, ce monde, qui préfèrerait que je n’existe pas – puisque
le chiffre doit l’emporter, que seul devrait valoir désormais le résultat
statistique, le genre, la case, le casier à lapin où te ranger corps et biens,
le boyau étroit dans lequel te pousser, digéré, jusque dans l’incinérateur
géant où, molécule insignifiante parmi les molécules insignifiées, ON finirait par te dissoudre...
Et c’est bien là que l’art et la littérature doivent
continuer obstinément à s’opposer, que la seule et unique question qui vaille
la peine qu’on s’y attarde ne cesse d’être posée : Y-a-t-il là, oui ou
non, une voix ? Est-ce bien là, au travers de cette œuvre, dans les replis
de ces pages, l’incommensurabilité d’un être parlant qui s’exprime et ce, quel
que soit le support – parce que si l’on doit ajouter aux cases et aux genres,
une classification des supports, ON
finira par gagner – le reste, tout le reste, quand bien même serait-il inspiré
par les meilleures intentions du monde, les plus pures, ne fait que participer
à l’expansion du pire au prétexte de s’y coltiner...
Soit
que si je devais croire en la portée d’un vœu, et que je ne pouvais en formuler
qu’un et un seul en ce début d’année, ce serait celui-là : Que s’obstine à
surnager quelques voix, que celles et ceux capables de les entendre les
préservent et les soutiennent, quand bien même et particulièrement si ces
dernières ne font pas résonner/raisonner à leurs oreilles un chant qui leur
ressemblerait en tout point...
Parce
qu’un monde-un où nous serions tous mêmes est assurément un monde-haine où ne
serions plus rien.
Franck-Olivier Laferrère
