vendredi 6 janvier 2012

Puisque ce sont les derniers...


On aura beau dire, on aura beau faire, ahaner comme des phoques admirateurs de Usain Bolt fuyant l’eau lushisée de l’océan en rampant sur les restes de banquise avant qu’elle ait définitivement disparu, avec force ronds de jambes et courbettes savantes, la disgrâce des Pestilentielles embaumant l’atmosphère aux premières lueurs de l’année, le symbolique dressé comme l’étendard pantouflard de résolutions déjà abandonnées, le changement de calendrier ne nous conférera jamais rien d’autre que des inconvénients gastriques plus ou moins ragoûtants...
Devant ce constat quelque peu déprimant, certains proposent de voter Cthulu en mangeant des marshmallows fourrés au LSD... Au moins, si ce sont les derniers, seront-ils, si ce n’est assurément drôles, doux, sucrés et délirants.
À dire vrai, je me sens tout de même quelque peu handicapé devant cette proposition savoureuse, moi qui me suffit malheureusement amplement, même à jeun – surtout à jeun – à plonger corps et biens dans les espoirs les plus incongrus, refusant toujours de voir chez mon semblable le pire, même lorsqu’il me l’agite tout nu devant la figure en ricanant bêtement...
Et Dieu sait, enfin surtout son dernier avatar, Mark Zuckerberg, combien il est pourtant facile, quotidiennement, de s’y piquer...( Oui, à ce stade on a déjà largement dépassé le frottement...)
Il est possible que cette obstination farouche tienne toute entière à cette pathétique addiction à la littérature, aux larmes coulant sur le visage du bientôt sexagénaire Luis Sepúlveda lorsqu’il regarde partir d’un pas conquérant ce gamin de quinze ans missionnaire d’une bibliothèque pour tous au creux des pages de son dernier recueil paru chez Métailié, Histoires d’ici et d’ailleurs... Ou lorsqu’il me raconte ses fraternités, celles qui le lient indéfectiblement avec les membres survivants du GAP, le groupe d’irréductibles entourant Allende jusqu’aux dernières minutes, avant ce qui reste pour moi le plus important des 11 septembre de l’histoire récente... N’en déplaise à mes petits complotistes fervents, mes émasculés scribouilleurs à la petite semaine, mes apathiques pourceaux grands contempteurs de la fusion du génome de l’anémone de mer et de la chèvre épileptique...Mais sans doute aussi lorsqu’il évoque ce vieux qui lisait des romans d’amour au fin fond de la jungle amazonienne, de cette nuit de pluie diluvienne où il le rencontra, mené jusque-là par son companero indien, après une journée de chasse vide... Et peut-être que c’est là, profitant de mon relâchement, que s’immiscent mes doutes quant à l’utilité d’une énième sortie de Philippe Forest sur le vrai roman et le roman vrai, les réponses immédiates de Pierre Jourde ou de Marc Villemain... Non que je n’ai pas sur le sujet une opinion bien arrêtée, que cet irrépressible besoin de catégoriser à défaut de discriminer, de hiérarchiser donc, puisque, comme le bastonne Bégaudeau à longueur de page dans Transfuge, nous baignons désormais dans la plus sûre platitude des champs de popification de la culture interdisant donc toute classification, m’épuise, mais bien parce que la tempête ne fait pas même frémir le verre d’eau, que l’immense majorité du lectorat – si tant est qu’il en survive un – s’en contrefout comme de sa première dentelle, et que, pour ma part, je ne voudrais distinguer que deux sortes de littérature, la bonne et la mauvaise...
Mais même là je suis encore bien trop optimiste, une sorte d’illuminé marchant dans un monde qui n’existe pas – à moins que ce ne soit plus surement lui, ce monde, qui préfèrerait que je n’existe pas – puisque le chiffre doit l’emporter, que seul devrait valoir désormais le résultat statistique, le genre, la case, le casier à lapin où te ranger corps et biens, le boyau étroit dans lequel te pousser, digéré, jusque dans l’incinérateur géant où, molécule insignifiante parmi les molécules insignifiées, ON finirait par te dissoudre...
Et c’est bien là que l’art et la littérature doivent continuer obstinément à s’opposer, que la seule et unique question qui vaille la peine qu’on s’y attarde ne cesse d’être posée : Y-a-t-il là, oui ou non, une voix ? Est-ce bien là, au travers de cette œuvre, dans les replis de ces pages, l’incommensurabilité d’un être parlant qui s’exprime et ce, quel que soit le support – parce que si l’on doit ajouter aux cases et aux genres, une classification des supports, ON finira par gagner – le reste, tout le reste, quand bien même serait-il inspiré par les meilleures intentions du monde, les plus pures, ne fait que participer à l’expansion du pire au prétexte de s’y coltiner...
Soit que si je devais croire en la portée d’un vœu, et que je ne pouvais en formuler qu’un et un seul en ce début d’année, ce serait celui-là : Que s’obstine à surnager quelques voix, que celles et ceux capables de les entendre les préservent et les soutiennent, quand bien même et particulièrement si ces dernières ne font pas résonner/raisonner à leurs oreilles un chant qui leur ressemblerait en tout point...
Parce qu’un monde-un où nous serions tous mêmes est assurément un monde-haine où ne serions plus rien.

Franck-Olivier Laferrère