jeudi 15 septembre 2011

La missive du Cid - 1


De l’art de supporter la rentrée sans déprimer...

Évidemment – chacun en conviendra j’en suis sûr – difficile de pleurer une saison qui n’a pas eu lieu, de fondre, éploré devant les derniers jours qui filent d’un été qui aura tant peiné à exister qu’il aura parfaitement échoué à nous faire oublier les menaces de krach boursier – de crumble, dirait notre ami Gorellaume, si j’ai bien tout suivi – et autres petits remèdes jouant des coudes pour arriver premier au sommet du podium des austérités promises.


Ces rognures de l’âme et du corps qu’il nous faudra pourtant endurer. Nous, toujours les mêmes, ceux qui s’acharnent à surnager contre vents et marées dans l’océan noir des désespoirs et des malheurs pixellisés qui gonflent et grondent, menaçant, pour le coup, nos vies bien réelles. Ces vies que l’on finirait par préférer de chiens. Eux au moins n’ayant pas à courir derrière leur pitance qu’on leur sert à la louche d’un air affable et qu’il arrive même, ô bonheur suprême, qu’on adjoigne d’une flatterie musclée sur leur poitrail velu.
Vie rêvée de l’homme numérisé en chien, donc, qui n’aurait plus à gratter le fond laminé de son porte-monnaie pour y sauver ses ultimes dividendes perçus au prix de tous les sacrifices et s’empresser de les dé-penser dans le grand flux de jouissances mortifères de l’hyperconsommation, en espérant ainsi tout oublier...persuadé, même, de faire là acte citoyen, salutaire et quasi héroïque pour soutenir une chimérique croissance que d’autres s’empresseront derechef de lui confisquer.


Bref, nous voici donc, peu ou prou, dans les meilleures conditions pour passer un automne morne et triste en attendant l’hiver et son « à pic » à glace, de cadeaux et autres démonstrations d’amour-fleuve coulant dans l’hilarité furieuse de pensionnaires du couloir de la mort qui s’obstineraient à ignorer que non, décidément non, ils ne sont pas passés entre les mailles du filet.


Si avec tout ça, cet optimisme béat plein mes valises, je ne finis pas arrêté pour trafic d’espérances, deal d’euphorie, subversion par la joie et autres délits que seuls quelques rares initiés sont en réelle capacité de commettre...c’est à n’y rien comprendre...

Il ne manquerait plus que je vous chante sans distinction – gai comme un pinson encocaïné jusqu’au yeux – les louanges de cette énième rentrée littéraire pour qu’il s’en trouve au moins un pour exiger le retour immédiat de la peine de mort. Soyez sans crainte, ma dinguerie post-estivale ne va pas jusque-là. Il y a des limites à tout. Et mon envie de rire aux éclats sous le gris du ciel l’emporte encore sur la tentation de la noyade définitive dans l’absurde...Pléthorique, obèse, grasseyante, aussi terne qu’un marronnier à la fin de l’hiver 54, l’Hideuse obligatoire n’exigera pas moins que ses précédentes d’incommensurables efforts de la part de ceux qui, obstinément, s’acharneront courageusement à dénicher les perles assurément enfouies sous quelques couches de boue, dans les replis de cette écurie d’Augias au fronton illuminé que s’évertue à demeurer notre bonne et libidineuse société d’hyperconsommation.


Certes, la noyade est encore la plus efficace et la plus discrète des censures, la plus maligne sans doute également et nos petits boutiquiers maniant la rhétorique et le sophisme avec l’aisance des édiles crapuleux jouant des fêtes et des promesses à l’endroit des laborieux qu’ils tiennent en joue sous la gueule des canons de l’enfer promis à tous ceux qui s’imagineraient encore qu’un autre monde est possible, ne se lassent pas encore de leur ignominieux cynisme... En même temps, puisque désormais tout est à vendre, pourquoi pas la merde ?


Cependant, et malgré tout, je n’en suis pas encore à envisager l’hypothèse badiousienne comme le joyeux précipité concocté à l’ombre du génie par quelque flamboyant alchimiste... et moins encore à l’épique désignation d’une identité nationale aussi rétrécie que le costume d’un Hobbit passé par le bouillon. Il ne faudrait tout même pas exagérer...


Non, pire sans doute, crédule volontaire – dupe, diront certains, non sans sourire en ce trentième anniversaire de la mort de Lacan – si la plaine sanglante continue de me répugner, elle ne m’empêche pas. Pas plus que les hauts murs d’enceinte que s’ingénient à dresser politiques et autres théoriciens de chapelles rabougries ne me paraissent inviolables...


C’est sans doute du reste la raison qui me pousse, avec la cohorte de demi-fous heureux et créatifs qui me composent, à préparer une Effraction joyeusement subversive les 6, 7, 8 & 9 octobre prochain à la galerie de Nesle, 8 rue de Nesle (75006), en plein cœur de Saint-Germain-des-près, là où les boutiques de mode étranglent les libraires indépendants dans la soie, où les requins du marché immobilier expulsent les prolos, les écrivains, les éditeurs et les artistes bohème depuis si longtemps qu’on en finirait par douter que ce quartier fut un seul jour populaire. Doute qu’un Eric Hazan inspiré dissipera d’un geste, décelant même sous la croûte asphaltée les mouvements et les déplacements des aspirations subversives vers d’autres territoires moins sclérosés...


Raison de plus commettre la première là, exactement au centre du pire. Frapper en plein, cœur histoire de voir si sous le choc, ce dernier ne pourrait pas repartir. Sait-on jamais, le pire n’étant pas plus certain que le reste – à l’exception de ce qui est passé, bien évidemment – et ce n’est pas Antoni Casas Ros, l’écrivain sans visage qui pour cette rentrée littéraire se fait, au travers de ces « Chroniques de la dernière révolution » la voix d’un autre monde, qui me dira le contraire. Et moins encore de vive voix, ce qu’il s’apprête à faire le 8 octobre prochain au soir, dans cette galerie transformée pour l’occasion en «  Rialto », ce lieu étrange qui, dans son nouveau roman, se fait passage vers d’autres cieux plus radieux...


6, 7, 8 & 9 octobre 2011 donc, pour toutes celles et tous ceux qui savent que les plus grands des désaccords ne sauraient justifier la mise à mort du vouloir vivre ensemble et qui ont envie de croire avec les écrivains, les photographes, les graffeurs, les musiciens, les penseurs et autres acteurs de la contestation heureuse, que l’imagination et la création sont des armes qu’ON ne parviendra jamais à faire taire...