lundi 16 mai 2011

Corps d'écrivain...

Sans doute parce que nous l'avons évoqué hier soir, après la signature de Marc Villemain, confortablement installés à la terrasse du Café Louise, avec Jean Lafaille et quelques autres, peut-être également parce qu'il m'a bien fallu dire d'où je viens...Tout au moins ce qu'il est relativement facile d'en dire...ce qu'il y a d'immédiatement identifiable dans une provenance géographique... Ce texte publié dans la revue Strictement-Confidentiel en 2007...



Je sais bien que tout le monde parle de lui en ce moment ; Partout. Pas un journal, pas une émission littéraire qui n’évoque son dernier roman…. Encensé à tous les étages. Au point même que certains n’hésitent plus à lui promettre la postérité dans La Pléiade… Rien de moins. Ce n’est pourtant pas son livre que j’avais envie d’aborder. Enfin pas vraiment, ou pas directement… Mais bien son corps… sa longue silhouette dégingandée, ce grand corps maladroit dont il semble si souvent ne pas savoir que faire… ses yeux timides qui ne cessent de fuir ses interlocuteurs… Le corps de l’écrivain comme bête traquée.
Serais-je en train de céder à l’air du temps, prêt à sacrifier l’écrivain à la meute des chiens qui ne s’intéresse plus, désormais, qu’aux détails croustillants de sa vie qu’elle espère parvenir à arracher comme autant de lambeaux de chair chaude qui résistent, filandreux et musclés sous ses crocs acérés ?

Non, pas un instant… sauf que pour cet écrivain-là, je ne peux commencer autrement… Parce que c’est d’abord son corps qui s’est inscrit dans ma vie, là, juste en face de la fenêtre de ma chambre d’adolescent… J’ignorais tout de lui,  à quinze, seize ou dix-sept ans, Modiano, c’était un nom qui ne signifiait rien…. Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Nietzsche, Kerouac, Burroughs ou Bukowski, oui… Patrick Modiano, non…
Mais peut-être est-ce par nécessité qu’on ne le lit pas à cet âge-là… Peut-être tout simplement parce qu’on ne peut pas lire Modiano à quinze, seize ou dix-sept ans… voilà tout… Sans doute parce que le temps du « café de la jeunesse perdue » est encore si lointain, si inimaginable, qu’on ne saurait le lire… Peut-être aussi parce que moi, à cette époque-là, je ne savais partager mon temps qu’entre cette fenêtre, là, juste en face de la sienne, très occupé à regarder ma jeunesse s’envoler en longues et épaisses volutes de fumée, et ce bar jazz, rue m. Le Prince, à la consommer… Les mains courant le long du corps d’une Louki qui s’appelait Aurore et dont nous devisions des charmes avec mes deux meilleurs amis, toujours entre deux lectures, deux morceaux de jazz, quelques pots de vin rouge, lorsqu’elle n’était pas avec nous, dans les bulles du gin-tonic qui grevaient copieusement nos réserves de neurones et nos budgets, mais qui allaient si bien avec sa bouche moqueuse et ses longs cheveux blonds qui tombaient en vagues souples sur ses petites robes Alaya…

Ne cherchez pas « La Paillotte », elle a été remplacée, il y a deux ou trois ans, par l’un de ces lounge-bars si communs désormais dans ce quartier…
C’est ainsi, elle a aujourd’hui disparu, entraînant à sa suite, sa clientèle d’habitués, ses balancelles couvertes de paille, ses lumières rouges et ses rangées de vinyles noirs qui trônaient au-dessus du bar,  dont vous ne pouviez rater la présence dès que vous poussiez sa porte… Il y faisait toujours sombre, de jour comme de nuit, ce qui convenait parfaitement à ces adolescents trop sérieux, nourris d’absolu qui ne rêvaient leurs vies qu’ainsi faites : de littérature et de vin, de musique et d’amours…La voici donc, elle aussi, évanouie dans le tourbillon de cette jeunesse perdue que seuls quelques grands écrivains sont encore en mesure d’arracher à l’oubli pour nous la restituer par bout, par bribes, quelques parts d’ombre qui glissent et se dessinent au fil des mots sur le grand mur blanc de nos mémoires confuses, souvenirs vagues de sensations connues qui surgissent au détour d’une phrase, amertume d’une gorgée qui s’impose dans la bouche de ces adolescents vieillis devenus lecteurs attentifs, qui traquent au cœur des pages les traces de cette silhouette ambrée au parfum de patchouli qui lentement s’efface, elle aussi,  au rythme du temps qui s’enfuit…

Franck-Olivier Laferrère
« Dans le café de la jeunesse perdue » de Patrick Modiano, éditions Gallimard 2007.