vendredi 29 avril 2011

Javier Cercas...

En passe d’achever la lecture croisée du dernier roman de Javier Cercas, Anatomie d’un instant, éditions Actes Sud et des deux récentes publications de Jean-Claude Milner aux éditions Verdier : La politique des choses. Court traité politique I et Pour une politique des êtres parlants. Court traité politique II, et avant de tenter de vous dire quelque chose de ces trois ouvrages et des raisons qui m’ont poussé à vouloir croiser leur lecture, je souhaitais revenir sur deux des romans de cet écrivain espagnol dont la lecture ne m’a pas toujours semblé très pertinente...


Peut-être certains d’entre-vous se souviendront-ils de la parution, lors de la rentrée littéraire 2002, de ce roman de Javier Cercas, Les soldats de Salamine ?Antonio Machado. Moi, je m’en souviens… de la photo de ce républicain espagnol prise en octobre 1938, à peine un an avant la débâcle de la République, la fuite massive des populations vers la France… les camps d’Argelès et de Collioure qui verront mourir entre autres, l’écrivain Javier Cercas bouleversait l’Espagne en racontant comment, à peu près au même moment, Rafael Sànchez Mazas, poète et co-fondateur de La phalange réchappa au peloton d’exécution grâce à la magnanimité d’un jeune soldat républicain, d’un anonyme qui, le découvrant terré derrière un buisson, préféra passer son chemin sans le dénoncer… et sauvera peut-être la civilisation tout entière en ayant : « du courage et l’instinct de la vertu et pour cela ne se trompa jamais ou ne s’est pas trompé au seul moment où il fut vraiment important de ne pas se tromper… un homme qui fut intègre et courageux et on ne peut plus pur… un soldat seul, brandissant le drapeau d’un pays qui n’est pas le sien, d’un pays qui est tous les pays à la fois et qui n’existe que parce que ce soldat brandit son drapeau renié, soldat jeune, déguenillé, poussiéreux et anonyme, infiniment minuscule… »

Mais avant de pouvoir nous parler de ce soldat et de Rafael Sànchez Mazas…du destin de son Espagne natale infiniment meurtrie, Javier Cercas se devait d’essayer de nous dire ce que signifie pour lui être écrivain… ce que cela implique, demande ; la part d’illusion que ce nom, cette fonction, ce mythe, porte…

Le narrateur est un écrivain en proie aux doutes, il a déjà publié deux romans et un recueil de nouvelles dans l’indifférence générale, après avoir abandonné son travail de journaliste cinq ans auparavant pour pouvoir ne se consacrer qu’à l’écriture. Sa femme, lasse des incertitudes du quotidien vient de le quitter et à tout juste quarante ans, le voici sur le point de renouer avec son ancien job. Cible idéale de toutes les moqueries de ses collègues qui le considèrent comme un traître - puisque pour certains journalistes, un collègue qui renonce au journalisme pour passer au roman n’est, ni plus ni moins qu’un traître - et un raté, il subit sans broncher les humiliations et remplit tant bien que mal sa fonction, aux pages culturelles, là où l’on affecte ceux qu’on ne sait pas où affecter.

Ce livre est un petit bijou d’intelligence et de grâce, un manifeste pour la littérature, le rôle des écrivains, le merveilleux malheur de l’écriture comme fatalité pour ceux pour qui elle est, et reste, irrémédiablement, le seul mode d’être au monde…

Évidemment, après un succès pareil - Les soldats de Salamine sera traduit dans le monde entier, unanimement salué, bref, un best-seller - on serait en droit de penser, un peu facilement,  que la vie de son auteur s’en est trouvée  merveilleuse-ment  bouleversée, sa carrière assurée… sereine…etc.

Le succès comme viatique indépassable… comme but ultime… écrivain n’étant qu’un titre qui ne peut s’arborer que lorsque l’on est lu… et beaucoup, à défaut de l’être bien, ce qui est encore autre chose…
C’est à ces lieux communs et à ces clichés que s’attaque, en 2006, Javier Cercas avec :  À la vitesse de la lumière.
Bien sûr il est question de la guerre du Vietnam, de la barbarie née de la folie des hommes et de la poursuite de la toute puissance au travers de l’histoire de Rodney Falk… des tueries ignobles perpétrées par les sections spéciales, du poids de la culpabilité… du reniement terrible dont ces hommes furent, sont encore, victimes depuis leur retour dans cette Amérique dominante, super-puissance économique et militaire qui refuse de se confronter au miroir de ses échecs.

Pourtant, à mon sens, là n’est pas l’essentiel du travail que nous donne à lire Javier Cercas dans ce roman ; même si la culpabilité de l’auteur et celle du vétéran s’entremêlent et se répondent  inlassablement au fil des pages… non..

Javier Cercas interroge d’abord et avant tout le sens de l’écriture, la face noire du succès, l’odeur âcre de la mort qui s’insinue dans son sillage… de l’intégrité qui vacille… de la folie qui guette dans l’ombre laissée par les flashes, dans les silences qui ponctuent les grands discours et les célébrations…

Là, encore tout débute avec un narrateur écrivaillon balbutiant errant et rêvant des fastes du succès, un ami aspirant peintre en remorque, dans les ruelles animées de Barcelone. L’un comme l’autre sortent et baisent plus qu’ils ne font ; Le narrateur suit encore quelques cours de littérature à l’université… rien que de très commun…et puis un soir, la rencontre avec l’un de ses enseignants à l’occasion d’une énième sortie ; l’antienne professorale du devoir vivre « des choses » avant que de pouvoir écrire. La proposition d’un séjour  Erasmus – ou assimilé - qui tombe à pic pour desserrer l’étau qui l’étreint, la chance de pouvoir échapper, ne serait-ce que provisoirement, à l’angoisse qui le mine… Et le voici parti pour Urbana, Illinois « La ville froide et glaciale du Midle West où n’arrivera jamais Toni Curtis dans « certains l’aiment chaud ». » ; le désert, à quelques milliers de kilomètres de Barcelone, mais le mouvement quand même.

C’est là, en donnant un cours improbable de littérature catalane à deux ou trois étudiants qui ne pipent pas mot de la langue, qu’il rencontrera Rodney Falk, homme étrange et borgne, peu aimé de ses collègues sans que personne ne sache très bien pourquoi. Un sentiment diffus, insaisissable qui les avertit sans doute, par devers eux, qu’il y a là une rencontre impossible. Exclu à l’intérieur d’un univers qui, en soi, a déjà tous les traits du bannissement…

Rodney et le narrateur vont pourtant lier une amitié ; quelque chose qui y ressemble tout au moins, inscrite dans les non-dits et les malentendus ; inégalitaire,, comme peuvent l’être les relations humaines. Mais Cercas a l’intelligence et le talent de nous montrer que souvent, dans ces cas-là, le rapport de force n’est pas toujours au profit de celui qui le croit…

Rodney est un homme cultivé, bien plus que le narrateur qui a tout de l’outrecuidance des enfants mal dégrossis « violemment ambitieux » « en quête d’un échec radical » comme mode d’expression de son ambition.
Désormais, après chaque cours, ils se retrouveront dans un bar proche de l’université pour bavarder. C’est là que le narrateur confiera à son « ami » ses ambitions littéraires, qu’il lui donnera à lire  son premier roman, ce qui donnera lieu ,en quelques pages, à un petit précis sur le sens de l’écriture en général et du roman en particulier… d’une grande finesse.
Ainsi, p.56 :
« ça me plaît, dit Rodney en m’interrompant.
- Qu’est-ce qui te plait, ai-je demandé, stupéfait.
- Que tu ne saches pas encore de quoi parle ton roman ; a-t-il répondu. Si tu le sais d’avance, c’est mauvais, tu vas seulement dire ce que tu sais déjà, et, ça nous le savons tous. En revanche, si tu es assez fou ou désespéré ou que tu as assez de courage pour continuer à écrire, tu finiras peut-être par dire quelque chose que tu ne savais pas toi-même que tu savais et que toi seul peux savoir, et c’est ça qui peut, dans le meilleur des cas, avoir un certain intérêt.(…) Je veux dire que celui qui sait toujours où il va n’arrive jamais nulle part, et qu’on sait seulement ce qu’on veut dire une fois qu’on l’a dit. »

Plus loin p.57 :
« Rodney ne cherchait pas à discuter de l’intrigue de mon livre qui était pourtant ce qui me préoccupait le plus, mais de la voix qui la développait : les histoires n’existent pas, m’a-t-il dit un jour. Ce qui existe, en revanche, c’est celui qui les raconte. Si on sait qui c’est, il y a une histoire ;si on ne sait pas, il n’y en a pas. »

Ou un peu plus loin, l’interrogation de la notion de succès : « la fatalité de l’écrivain. »
« pour être un écrivain digne de ce nom il n’est même pas nécessaire d’avoir du talent : il suffit d’un peu de persévérance. En plus, le talent, on ne l’a pas, on le conquiert.
Alors pourquoi me demandes-tu si je suis sûr de vouloir être écrivain ?
Parce que tu peux très bien y arriver.
Où est le problème alors ?
C’est qu’il s’agit d’un sale métier.
Pas plus que celui de traducteur, je suppose. Sans parler de celui de mineur.
N’en soit pas si sûr(…)Peut-être que seul devrait être écrivain celui qui ne peut être autre chose.

(…) Allons Rodney, quand même : ne me dis pas que t’es devenu d’un coup un pauvre romantique ; Ou un sentimental ou un lâche. Moi je n’ai absolument pas peur d’échouer.
Bien sûr a-t-il dit. Parce que tu n’as pas la moindre idée de ce que c’est, mais qui a parlé d’échouer ? Je parlais du succès.

Oscar Wilde : «  Il y a deux tragédies dans la vie d’un homme. L’une, de ne pas atteindre ce qu’on désire. L’autre, de l’avoir atteint. » (…) ce que je veux dire c’est que personne ne meurt pour avoir échoué, mais qu’il est impossible de survivre dignement au succès. Ça, personne ne le dit, même pas Oscar Wilde, parce que c’est une évidence ou parce qu’on a trop honte de le dire…

La défense du narrateur qui fait appel à Jules Renard : « Oui, oui, je sais tous les grands hommes furent d’abord méconnus ; mais je ne suis pas un grand homme, et j’aimerais autant être connu tout de suite. »

Ou encore sur la nature de l’écrivain :
« Un sale métier (…)mais c’est aussi un type qui se pose des problèmes on ne peut plus complexes et qui, au lieu de les résoudre comme le ferait n’importe quel individu sensé, les rend plus complexes encore. C’est-à-dire que c’est un cinglé qui regarde la réalité et qui parfois la voit. »

Et encore et encore sur des pages et des pages…

On reproche assez communément à la langue espagnole de n’avoir jamais produit de grands philosophes et donc de grande philosophie (par pitié ne me citez pas Spinoza, juif portugais qui écrivait en latin !) contrairement à la française, l’allemande ou l’anglaise dans une moindre mesure… mais peut-être que se révèle-là, dans ce trou, le début d’une piste explicative à l’avènement sur la scène littéraire internationale d’un certain nombre d’écrivains et de dramaturges hispanophones (je ne tiens évidemment pas à réduire ce phénomène à sa seule aire géographique originelle.), mais aussi à ce que ce soit là, et nulle part ailleurs dans le monde, que la psychanalyse lacanienne ait trouvé un refuge où poursuive son développement... peut-être, faut-il percevoir-là le début d’une issue, un biais adogmatique, inventif et riche… Ceci n’est, à ce stade, qu’une intuition... Une piste à creuser qui pourrait confirmer que, peut-être, se loge-là, la raison qui explique que cette langue semble aujourd’hui la seule en mesure d’offrir à ses écrivains la liberté de produire des savoirs embrayés, minuscules, comme autant de coups de griffes sur la chape de plomb du nihilisme, puisque bénéficiant de cet espace laissé vide par l’absence de grande pensée théorique athée faisant front au religieux… à voir.

Les Soldats de Salamine, Acte Sud . 2002
À la vitesse de la lumière Acte Sud 2006
FO. Laferrère