vendredi 22 avril 2011

De la critique littéraire comme Acte Politique



Atopia, petit observatoire de littérature décalée. Eric Bonnargent , préface d’Antoni Casas Ros, éditions du Vampire Actif.


« ... je suis arrivé il y a six mois pour fuir la culture, la musique, la littérature, la télévision, les évènements sportifs, l’histoire et la philosophie de l’île de Cuba. Je suis un exilé total ; Je me dis parfois que si j’étais né au Brésil, en Espagne, au Venezuela ou en Scandinavie, j’aurai fui tout autant leurs rues, leurs ports, leurs prairies. »
Guillermo Rosalès, Mon Ange, Actes Sud.

« ( L’écrivain)... mais c’est aussi un type qui se pose des problèmes on ne peut plus complexes et qui, au lieu de les résoudre comme le ferait n’importe quel individu sensé, les rend plus complexes encore. C’est-à-dire que c’est un cinglé qui regarde la réalité et qui parfois la voit. »
Javier Cercas, À la vitesse de la lumière, Actes Sud.

Pour des raisons qui me paraissent désormais tout à fait incongrues, en débutant la rédaction de cet article, j’ai d’abord hésité à faire état de cet amour aussi incurable qu’inconditionnel que je nourris à l’endroit des fous furieux – de toute espèce sans doute – et plus particulièrement à l’endroit de ceux dont la furie toute entière se porte sur la littérature. Comme si, par je ne sais trop quelle opération miraculeuse, il m’aurait été réellement possible d’en faire l’économie au moment d’évoquer ce double acte de folie qu’est l’écriture et la publication de cet ouvrage, hymne pudique et joyeux – de cette sorte de joie dont seuls les grands lucides font montre avec la pudeur des vrais amoureux – à cet Art aussi inutile qu’essentiel qu’est la littérature.


Et ce sans doute plus encore dans une époque et une société décidées, non plus à mener contre elle et contre les écrivains qui la portent, une guerre de front, faite de censure et de rejet, lui reconnaissant ainsi, de fait, l’importance qui est la sienne, mais en menant un autre genre de guerre, plus lâche et plus humiliante encore qui consiste à la nier tout en tentant de la noyer sous un flot continue de bluettes aussi insipides que distrayantes qui n’ont pour tout avenir que de grossir la vase marécageuse et puante dans laquelle on – ce fameux on heideggérien – voudrait nous voir tous patauger puis nous enfoncer jusqu’à y disparaître, les oreilles, la bouche et les yeux pleins de cette boue infecte, devenant ainsi muets, sourds et aveugles, comme le bon fonctionnement de toute société l’exige, sombrant enfin de notre vivant – si tant est que cela puisse encore s’appeler vivre - dans ce silence définitif, tombeau auquel tout véritable écrivain devrait sans doute désormais se résigner...

Que la société du spectacle ait – sans doute définitivement - expulsé la critique littéraire de ce qui lui semble encore être ses meilleurs organes de combat, au même titre que les armées françaises et britanniques stationnées en face de la Libye espèrent pathétiquement dans leurs avions de chasse dépourvus de missile, nul ne saurait aujourd’hui le nier. Des chroniques, écrites à la va-vite, expédiées entre deux cocktails monde-un, par de piètres lecteurs qui ne voient là que la possibilité de pression et l’obtention de quelques renvois d’ascenseur par quelques éditeurs, tout autant que le moyen d’entretenir à moindre effort le triste train de non-vie qui les occupe, les distrayant tout juste assez pour les accompagner du berceau à la tombe en leur évitant soigneusement toute rencontre aussi improbable qu’assurément désagréable avec une vie qui les expulserait sauvagement de ce nihilisme de confort, lui même débarrassé de toute grandeur qui finit par s’apparenter, au mieux, à la plus misérable forme de ce qu’il faut bien nommer, un cynisme de posture... C’est bien tout ce qu’il est possible de trouver désormais dans les media lorsqu’il est question de littérature...

Un temps, internet paru pouvoir remédier à ce déficit, offrant la possibilité à quelques-uns de rappeler qu’en plus d’être nécessaire, la critique littéraire peut devenir un Art, et donc un acte politique majeur, du seul genre qui ait jamais valu quelque chose, et en cela éminemment précieuse, aux seules conditions que lui soit accordé un temps autre que celui de l’urgence dictée par la seule dimension commerciale de ce que Lacan désignait déjà, il y a plus de trente ans, du nom de poubellication, mais aussi un espace autre que celui des quelques centaines de signes tout au plus que lui accorde désormais la presse à grands tirages.
J’ai écrit un temps, à propos d’internet considérant - au-delà du fait que cet espace autre soit devenu le nouveau terrain de chasse des commerciaux – que  les réseaux sociaux poussent au paroxysme ce que les blogs annonçaient déjà, le besoin de personnification et la quête insatiable du bon mot ou de la brève de comptoir qui nous ouvrira les portes d’une discussion aussi distrayante qu’elle sera futile et sans fin...
La critique littéraire, comme la littérature, ne peuvent s’épanouir qu’au sein d’une hétérotopie, cet espace autre dans un temps autre qui ne se fabrique jamais qu’en contre des normes fonctionnelles consubstantielles au bon ordre de la société. Plus encore si celle-ci devient Une, globale et indépassable, n’ayant plus - parce qu’elle occupe désormais l’intégralité des espaces géographiques et idéologiques qui la supportent - d’ailleurs à elle-même, où il nous serait encore possible de fuir...

Et c’est à mon sens ce que réussissent à nous offrir Eric Bonnargent et les éditions du Vampire Actif. L’un en ayant écrit et composé ce plus-qu’un-recueil d’articles critiques, les autres en décidant de prendre le risque de le publier, aujourd’hui. Plus qu’un livre, qu’un essai ou un recueil, ce petit observatoire de littérature décalée, dans son corps de papier et sa chair de mots est une hétérotopie, un lieu autre qui nous oblige à prendre ce temps autre pour cheminer entre, à travers et au-delà de la trentaine d’œuvres qui y sont critiquées, portés par les langues singulières de tous ces écrivains et de leurs livres au chevet desquels Eric Bonnargent a pris le temps de se poser, pour les lire réellement. Ces livres dont bon nombre nous aura échappé, balayés par les torrents de la poubellication et repoussés à la marge de leur époque, avant d’être relégués dans les recoins obscurs de quelques caves de bouquinistes où il auront  attendu patiemment qu’un, singulier, vienne les en extirper. Comme ce fut le cas du Moby Dick de Melville, redécouvert bien des années après sa parution sur l’étal d’un petit bouquiniste de New-York, et dont nous n’aurions sans doute jamais entendu parlé, sans ce petit miracle auquel aspire tout écrivain lorsqu’il abandonne au monde le fruit douloureux de son travail, le lecteur qui saura le lire et donc le rencontrer, celui pour lequel, finalement, il a été écrit et qui seul pourra peut-être lui donner une autre vie...

C’est ainsi que je vois désormais Eric Bonnargent, non seulement comme Le genre de lecteur auquel tout grand livre devrait avoir droit, mais plus encore, comme un qui a le courage, la patience et la passion d’essayer d’en transmettre l’essence aux quelques milliers de lecteurs – et peut-être même aux quelques milliers d’autres demi-lecteurs - qui peuplent les rayons des librairies, incertains dans leur désir et donc dans leur quête, épuisés et lassés de subir les politiques commerciales agressives des quelques centaines de petits représentants aux idées aussi médiocres que les produits préfabriqués, prémâchés et prédigérés qu’ils sont en demeure de fourguer aux gogos qu’ils méprisent...

Cependant, nulle trace de vitupérations exténuées dans ce livre, aucune charge désespérée contre la marchandisation de la littérature, aucun mépris à l’encontre de ces hommes et ces femmes qui ne peuvent se désigner d’un autre titre que celui d’auteur, puisqu’on peut bien l’être de tout, d’une mauvaise blague comme d’un vilain pet, contrairement à celui d’écrivain qui reste un titre qu’il faut arracher et dont bon nombre de ceux qui peuvent ou ont pu légitimement le revendiquer, passent une vie entière à douter de seulement le mériter...

Par contre vous y trouverez un plaidoyer pour que le mot discriminer retrouve le sens exact qui est le sien, différencier, pour que l’égalité ne devienne pas l’égalitarisme, ce tombeau du singulier, que cette société, et nous avec elle, ne sombrions pas tout à fait dans cette mortelle acceptation que : puisque tout se vaut, plus rien ne vaut qui - derrière ses attraits séduisants pour ceux qui se reconnaissent dans ce bon mot de Jules Renard : «  Je ne suis pas un grand homme alors j’aimerais autant être connu tout de suite... » et qui tend si bien à définir cette époque -  est l’un des leviers opérants du nihilisme, ce gouffre sans fond qui tend à l’humanité toute entière ses bras béants depuis plus d’un demi-siècle et auquel rien ne semble pouvoir efficacement s’opposer ; sauf peut-être ces écrivains justement, qui, lorsqu’ils parviennent à commettre une effraction dans la langue du commun que peu à peu nous acceptons de voir réduite à sa seule fonction d’outil de communication, ébrèchent le socle uniforme de ce qui se désigne du nom de pensée unique, l’autre nom de notre renoncement, par ce seul fait d’oser prendre le risque du surgissement qui ne peut advenir que dans le risque de l’écriture, la tête dans l’obscur pour reprendre la définition qu’en donne Roberto Bolano...

Si j’ai pris le parti de n’aborder directement aucune des critiques établies par Eric Bonnargent dans ce plus-qu’un-recueil, c’est parce que j’aurais envie de les aborder toutes, une à une, pour le seul plaisir coupable de provoquer de saines et sereines disputatio avec leur auteur, certain de tenir là le meilleur prétexte qui soit à ce que nous dinions trente fois avant de nous plonger goulument des nuits entières durant, dans le chipotage littéraire, ce vice incurable dont je me sais atteint tout autant que lui et dont son livre, outre - comme le dit si élégamment Antoni Casas Ros dans sa préface – de nous donner la furieuse envie de plonger ou de replonger, atotôpos, dans chacun des livres qui y est abordé, ravivera la marque dans la chair de tout lecteur impénitent, et apaisera – ne fut-ce que provisoirement, mais n’est-ce pas là , de toute manière, la condition irrémédiable de la littérature - tout écrivain véritable qui, assailli par le doute dans quelque recoin de la société où il s’est réfugié, saura en le lisant qu’il en reste au moins un, non seulement prêt, mais apte à le lire et à le critiquer...

Franck-Olivier Laferrère