mercredi 30 mars 2011

Aux coeurs purs, la Monde-haine

J’ai vingt ans, on me prénomme Louise et je n’ai pas de nom. 
J’ai vingt ans, je m’appelle Louise et je voudrais crever.


Je suis venue au monde dans cette époque où il n’y a déjà plus rien à espérer.
J’ai été sage et propre sur moi, j’ai écouté mes parents sans broncher jusqu’à l’âge de quinze ans… Puis j’en ai eu assez.


Je suis née dans un monde dont on m’a annoncé la fin avant même que je n’en connaisse le début.
On m’a dit : Dieu est mort, l’Histoire est finie et la planète va crever.
On m’a dit : n’espère pas, il n’existe pas d’utopie que nous n'ayons déjà tentée. Rien ne sert de jouer, la partie est perdue.
Il ne te reste qu’un droit : celui de consommer. 




Alors, j’ai obéi sagement. Je n’ai jamais été privée de rien et pourtant je manque de tout.
Je suis une enfant gâtée habitée par la rage, l’enfant de la fin d’un siècle de haine et de folies, noyée sous cette pluie d’objets qu’on déverse sur moi depuis le premier jour et je marche au bord du vide sans parvenir à tomber.


Je suis une équilibriste par inadvertance.


Je consomme, j’ingurgite. Je suis une outre sans fond que rien ne parvient à combler. Je suis une dératée qui court sans pouvoir s’arrêter. Je voudrais en finir mais la vie s’accroche malgré moi.


Je suis la digne fille de cette époque, charnier d’une jeunesse condamnée avant même d’être née… J’ai la bouche pleine de mots-cadavres qui ne suffisent jamais à dire mon désespoir tout entier.


Les mots me manquent et mes phrases sont rapiécées tant bien que mal de ces lambeaux que j’arrache à la télévision.


Mais elles restent trouées et j’ai beau m’acharner, je ne réussis qu’à construire des paragraphes qui sont autant de champs de mines où je dois pourtant avancer. Je suis l’exilée d’une langue dépecée, véhicule délabré avec lequel je dois continuer à me frayer un passage parmi les ruines, en espérant enfin parvenir à trouver mon chemin dans ce supermarché géant où tout est à vendre, aseptisé et sous vide. Même mon désir, désormais, ne se donnera plus que sous cellophane...


JE VOUS HAIS !
(...)
J’ai voulu croire que je pouvais aimer, qu’il y en aurait un pour me sauver, mais tout ce que j’ai reçu en partage, c’est ce papier blanc maculé de son texte froid et impersonnel...

J’ai vingt ans et ma vie est plombée.


La réaction de mes parents a été à la hauteur de leur désarroi : violente, acerbe, sans mesure, à l’exact opposé de ce qu’ils m’ont toujours semblé être… indifférents… Mais ça n’a pas duré longtemps. Hier, ils ont exigé que je parte quelques semaines, quelques mois… Le temps de faire le point, ont-ils dit…Tu parles, ce qu’ils veulent surtout, c’est que je m’en aille et que je leur foute la paix. Voilà, c’est fait, et maintenant, je les hais.

in "Suspendus"(théâtre), de Franck-Olivier Laferrère
photo © Emmanuel Donny