mardi 8 février 2011

D'une certaine idée de l'engagement...


Naissance du G.I.P(groupe d’information sur les prisons)

« Penser, c’est exister comme sujet responsable » E.Husserl
 
« Nul de nous n’est sûr d’échapper à la prison. Aujourd’hui, moins que jamais. Sur notre vie de tous les jours, le quadrillage policier se resserre : dans la rue et sur les routes ; autour des étrangers et des jeunes, le délit d’opinion est réapparu : les mesures antidrogue multiplient l’arbitraire. Nous sommes sous le signe de la « garde à vue ».

On nous dit que la justice est débordée. Nous le voyons bien. Mais si c’était la police qui l’avait débordée ? On nous dit que les prisons sont surpeuplées. Mais si c’était la population qui était suremprisonnée ? peu d’informations se publient sur les prisons ; c’est une région cachée de notre système social, une des cases noires de notre vie…( ) »

C’est ainsi, par ces mots, que M.Foucault, P.Vidal-Naquet et J.M. Domenach lancèrent, le 8 février 1971, dans la chapelle St Bernard située sous la gare Montparnasse, le G.I.P et plus largement ce que l’on appellera alors les « luttes sectorielles »… Soit le combat secteur par secteur plutôt qu’ une contestation généralisée.
Je ne suis pas foucaldien, loin s’en faut ; pour quantité de raisons qu’il serait trop long d’expliquer ici. Pourtant, chaque fois que je les lis, ces mots résonnent en moi, comme le chant des partisans mille fois entonné par ma grand-mère, la voix tremblante, au creux des hivers de mon enfance…J’en suis remué jusqu’au fond des tripes, et ce, bien malgré le fait que je ne cesse jamais un instant de faire de ma rationalité le nécessaire écran protecteur au déferlement de mes senti(ments).
Au regard de ce qui se passe aujourd’hui, 40 ans après, je ne changerais pas un seul mot de cette déclaration. Ni sur le resserrement du contrôle policier (lois autoroutières, lois anti-terroristes), ni sur les conditions d’incarcération (cf le livre du Dc Vasseur) pas plus que sur les hôpitaux psychiatriques ou la barrière bien mince qui sépare chaque individu de « l’anormalité » et le déplacement pervers et larvé que la société est en train d’opérer sur le sujet…(cf les rapports de l’INSERM mis en cause sur le Forum des psy).


Le seul point majeur sur lequel je m’en écarterais aujourd’hui, c’est la cible véritable, que pointe en réalité cette déclaration et qui n’est autre que Le ou Les pouvoirs et leur représentation, l’État donc. À l’époque de sa proclamation, février 1971, l’idée même d’une société dépolitisée, qui n’aurait de cesse que de laisser le champ libre à son administration, était totalement inconcevable…Mai 68 n’avait que trois ans et les mouvements « gauchistes » fleurissaient comme les jeunes pousses dans la tiédeur d’un printemps qui ne voulait pas finir…

Les mouvements portaient en leur sein quantité d’illusions et pas moins de barbarie que le pouvoir qu’ils dénonçaient…Peut-être faut-il voir là, comme le suggérait déjà Torrès dans le bureau d’A.Malraux un soir de mai, l’une des raisons majeures de « l’à-quoi-bonisme » qui s’est fait jour depuis, au point de prendre ses quartiers dans la pratique politique des générations qui suivirent, non comme de provisoires mausolées bâtis de bric et de broc sur l’épuisement des errances passées, mais bien en dur, pour se pérenniser sur la lave durcie des cratères d’Hiroshima et de Nagasaki où débutèrent peut-être (cette question est à penser sérieusement) les temps du nihilisme accompli…

Si nous devions fonder l’espoir d’un retournement, d’une inversion du sens de la marche de cette société pré-européenne que nous avons en charge de construire, nous ne pourrons le faire qu’aux conditions d’une attention accrue quant à « ce qui s’y agit-là » au cœur même de la langue, et de la reconnaissance de nos responsabilités individuelles et collectives dans cette Histoire.
Elles portent un nom, plusieurs même, qui flottent en lettres de sang sur le drapeau noir de la désespérance dont nous faisons notre miel télévisuel et littéraire depuis 20 ans au moins : le désengagement, l’inertie et le victimisme…Le désamour de la démocratie…
Entendez qu’il n’est pas question ici de couleurs politiques mais de citoyenneté…Rien de plus…Mais rien de moins non plus…
Nous avons abandonné la Politique à des hommes et des femmes qui ne sont que les tristes reflets de ce que nous sommes…Et je me refuse, pour ma part, à les jeter comme le bébé avec l’eau du bain…
Si aujourd’hui l’administration, l’incarnation des Choses (l’homme devenu matériau usinable ? M.Heidegger) est en passe de prendre le contrôle, l’a déjà pris, comme le martèle J.C.Milner (cf la politique des choses, Navarin éditeur), c’est peut-être uniquement parce qu’il n’y a plus d’homme ni de femme politique porté par le Désir citoyen que nous serions tous et chacun en devoir de leur inoculer…Peut-être…Qui sait…

Et si cela continue alors, malgré les 21 avril et les 29 Mai, si les menaces sourdes ne se sont jamais faites aussi pressantes depuis quarante ans, cela tient peut-être au fait que loin de nous résoudre à faire amende honorable de nos propres irresponsabilités, de notre propre désaffection, noyés sous la honte et la peur irrationnelle de celui qui se veut sourd, nous cherchons encore d’autres responsables que nous même, hurlant donc et exigeant des réponses et des solutions toutes faites…Et celles-ci ne tardent jamais à venir…Vous le remarquerez…

Hygiénisme et Sécuritarisme sont les deux nouvelles mamelles de la France, et de l’Europe…

 Mais si je reviens aujourd’hui sur la fondation du GIP et des « luttes sectorielles », c’est évidemment parce que je ne crois pas en la solution UNE, miraculeuse, qui vaudrait pour TOUT et pour TOUS. Je n’envisage la Démocratie que comme un bricolage permanent, sans cesse remis sur l’ouvrage, fait de petites choses quotidiennes, de luttes menées pied à pied, d’individus qui disent NON, seul parfois, aux mépris des conséquences pour eux-mêmes. 

Et si je devais définir un seul point qui me lie à Michel Foucault, c’est évidemment l’origine de son engagement. Philosophe déjà reconnu, ayant bénéficié d’un succès important deux ans auparavant lors de la parution de son livre « les mots et les choses », ce sont les événement de Tunis en 1968 qui le font basculer.

Il en est de même pour moi, rien de ce qui m’engage ne m’est étranger. Tout est d’abord inscrit dans mes chairs, de la haine de soi à la lutte sur le terrain auprès de ceux qui sont mis à la marge en passant par les luttes universitaires ou les réflexions sur la réappropriation de l’espace urbain par les artistes et les publics. Ce sont mes expériences qui sont fondatrices de mes engagements et de ma volonté de comprendre comment tout cela s’articule, où cela se loge dans l’Être d’abord avant de devenir un fait social et donc collectif…
Si l’écriture est ma nécessité, mon véhicule de prédilection, mon porte-voix – et la littérature le moyen d’échapper à la tentation d’élaborer des systèmes théoriques, le plus sûr moyen de m’en préserver en ne m’attachant qu’à tenter de dire quelque chose de moi, des singularités dont j’ai croisé le chemin et des effractions commises et réussies par certaines d’entre-elles et qui, toutes, ont été et demeurent génératrices de nouveaux savoirs, dont il m’importe de transmettre l’expérience – elle ne saurait pour autant s’opposer aux actions qui m’engagent avec ce collectif, mais bien au contraire en être le relais, l’expression, l’organe même de transmission des savoirs qui naissent par le truchement des expériences vécues.
Je ne suis pas inconscient des conséquences de mes prises de positions, ni de l’incompréhension qu’elles génèrent plus souvent qu’à leur tour en ces « temps sombres » pour reprendre l’expression d’Hannah Arendt…

Mais dès lors que je me sais incapable de détourner mes yeux du Monde, ne sachant pas me taire…N’ayant jamais su, du reste…Ai-je seulement un autre choix… ?

Franck-Olivier Laferrère