vendredi 7 janvier 2011

MIGRATION

Petit matin blême et gelé, humidité crasse et pénétrante s’insinuant entre nous, en nous, dans cette semi obscurité oppressante…le bruissement sourd des murmures de l’attente…quelques pleurs d’enfants, ça et là, rompent la charte de silence qui nous unit, frémissant autant de l’inquiétude que de la joie d’y être enfin…sauvés, accueillis…le parfum âcre du café flottant dans l’air froid de ce quai…ce port ultime que chacun espère depuis des mois…loin du chaos et des barbares s’ingéniant à rompre le fil de nos vies…une nouvelle terre…le visage impassible de cette Ithaque mythique…de sa pureté mythologique…à l’abri de la terreur derrière les hauts remparts de la nouvelle structure…là où, enfin, Pénélope pourra cesser de défaire la nuit ses travaux du jour, cette toile mirifique où s’enchâssent dans la douceur et la sérénité les fils colorés de nos vies intimes fracturées, dévoilées, étalées et revendiquées, ce bout de monde impalpable qui croît insatiable, à la mesure de ce qui ne se vit pas, ne se partage pas dans les recoins ombreux de ce monde-un qui ne produit que du dégoût et de la frustration…ce monde-un qu’on nous avait promis sans devoir, sans éthique et sans responsabilité et qui ne cesse pourtant de trahir cette intenable promesse, défaillant à la moindre incartade, s’affaissant avec nous dans le fauteuil de nos loisirs et de nos jouissances infatués…irascible et véhément devant notre souci de laisser-faire…ce monde-un monstrueux qui s’échine à nous faire croire qu’il est tout, cette Atlantide, cette Pompéi menaçant chaque jour de s’effondrer et de nous engloutir, où la misère engendre les extrêmes, où la terreur engendre la folie, où paniques et boulimies sont les opérateurs indépassables de notre mode d’être à lui, à ce monde-un où vaquent nos chairs souffreteuses, nous espérions pouvoir lui échapper ici, dans ce récit-monde que nous nous racontions écrire ensemble, d’un même mouvement, mais il nous a rattrapés, jusqu’à l’apparition de cette nouvelle terre promise, dans le petit matin d’un jour de février 2004…le flambeau de la liberté derrière les bouts de brume qui s’effilochent…l’espoir renaissant malgré le désordre régnant, les repères disparus, les liens défaits, le brouhaha de nos cris croisés qui nous engloutit aux premières heures de la reconstruction de ces nouveaux espaces gris-bleutés, sécurisés, hygiénisés et sélectifs...


Tandis que j’erre, là, au milieu de cet autre foutoir organisé, souriant à l’un, embrassant l’autre, aidant à soulever et trier les bagages qui s’amoncellent…je songe à M., au jour de son arrivée, dans la fraîcheur de cette demeure en pierres, son visage creusé par la peur et la faim, les cernes noires sous ses yeux sombres, la barbe mangeant ses joues après deux jours d’enfermement et 48 heures de cavale…échappé du centre de rétention du port de Sète…sauvé avant d’être reconduit manu militari sur l’autre rive de ce grand bassin que nous partageons depuis et pour toujours…son attitude de chien battu tassant son grand corps maigre sur la vieille chaise en hêtre près du Godin, lui, avec qui j’avais manqué de me battre dix jours auparavant, lorsque je l’avais surpris vendant du shit à des gamins que j’entraînais…il était là, terrifié, perdu, les yeux vitreux, sale et frémissant…son humilité pour me demander asile en dévorant les trois œufs sur le plat ramassés le matin même dans le poulailler en contrebas et les deux tiers du pain au levain tout frais que je venais de lui tendre…et puis, un demi-litre de café noir plus tard, les yeux dans les yeux, d’homme à homme, dans l’inconfort de ce monde-un globalisé, la vérité de cette poignée de mains scellant notre accord, sans fioriture ni simagrée…il pourrait rester là, caché…le temps nécessaire…pas de trafic, pas de vol…ses mains pour terminer la salle de bains, mes relations et mes connaissances pour l’aider à obtenir ses papiers…il nous fallut quatre mois…il est aujourd’hui marié, père de deux enfants. Il fait les marchés et enseigne la boxe américaine, à laquelle je l’avais initié…nous sommes amis, nous sommes frères là, au cœur de ce monde-un, malgré les dires et les difficultés…malgré la haine et la terreur…Deux sangs (et sans), deux sueurs, deux cœurs mêlés dans le refus du renoncement et de la résignation, bien loin de Schopenhauer et ses petits thuriféraires maladifs, bien loin du qu’en dira-t-on et des certitudes dressées en murs infranchissables…Une effraction réussie dans ce monde-un, du seul fait de deux singularités osant parier l’une sur l’autre, au milieu de la fureur et du bruit...

Franck-Olivier Laferrère /Fragments 
écrit en 2006 - remanié en  janvier 2011