mercredi 19 janvier 2011

La solitude du grain de sable...(Lawrence d'Arabie À contre-corps-extrait)

"Comment ai-je pu croire décemment que je remporterais la victoire à Paris face au vieux tigre ?  Que moi, pauvre nabot hystérique, je parviendrais à déstabiliser celui qui ne tremblait pas sous les balles ? Dont le courage légendaire précédait chacun de ses pas ? Comment moi, petit officier britannique de second plan pouvais-je réellement penser réussir à peser sur ses négociations entre deux empires ?

Comment ai-je pu croire que celui qui, en 1907, n’avait pas hésité à faire tirer la garde nationale contre ses propres vignerons aurait pu nourrir ne serait-ce que le plus petit scrupule à trahir la parole donnée par un moustique de mon envergure à quelques tribus arabes ?
Que valait aux yeux de nos empires le sort de ces hommes que l’on considérait avec à peine plus de déférence que les derniers des sauvages ? Combien de fois dans les couloirs de la conférence, les ai-je entendu se moquer de Fayçal et de moi-même parce que nous étions vêtus du costume traditionnel ? Pour eux sans doute, n’étions-nous que des clowns. Les représentants de peuples enfantins qui aiment encore à se grimer et qu’il serait de notre devoir de bons européens d’éduquer au fonctionnement du monde moderne…
Il range son bureau… tente tout au moins…
Lorsqu’on veut se débarrasser de son chien, on prétend qu’il a la rage…Et lorsqu’on veut le discipliner, qu’il est insoumis et dissipé…Pourtant, les empires babylonien et égyptien illuminaient déjà l’Asie toute entière que nous ne savions pas même bâtir une simple route…

Il semble que je n’étais pas le meilleur porte-parole de la cause arabe… Mais je m’étais engagé sur l’honneur…Ils m’avaient suivi et obéi parce qu’ils avaient confiance en moi, Fayçal le premier…
Il frotte frénétiquement son débardeur.
Malheureusement, on ne refait pas l’Histoire, au mieux peut-on prétendre la faire…Tout au moins  l’influencer…Et encore, je suis bien placé pour savoir ce qu’il peut en coûter d’avoir la bêtise de se croire plus grand que ce que l’on est…
Rien qu’à cette idée, j’ai l’impression que ma bouche s’infecte…Un goût de mort qui se répand et envahit le moindre interstice…Je voudrais cracher que ça n’y changerait rien !
Il essaye de débarrasser sa bouche du sale goût, en vain.
Il se recroqueville sur lui-même…"

Lawrence d'Arabie À contre-corps (extrait)
Texte Franck-Olivier Laferrère
photos Emmanuel Donny / Toxic Twin - reproduction interdite