mardi 4 janvier 2011

De la guerre et des hommes


"Au combat, tu ne penses qu'au combat!!"
G.Chaliand in Mémoire de ma mémoire, Julliard 2003

Bien sûr on s'émouvra toujours (et on n’aura pas tort)à l'évocation des massacres qui se perpétuent au loin, les corps décharnés des enfants du Darfour, ceux déchiquetés par les bombes en Irak, en Afghanistan ou en territoire Palestinien, devant les images que nous en livrent directement dans nos salons douillets les télévisions du monde entier, mais trop souvent elles ne sont là (notre capacité d'empathie véritable touchant le point zéro, ou presque.) que pour nous servir, ces petites distractions, à oublier cette guerre, tout aussi réelle, qui se joue chaque matin aux premières heures du jour et dont découlent toutes les autres. 

Cette guerre perpétuelle qui n'a d'autre visage que le notre dans le miroir, sous la lumière crue des néons de toutes les salles de bains du monde...Visage encore bouffi de sommeil, visage ravagé par les années, par l'alcool, par la lâcheté quotidienne dans laquelle on glisse doucement au fil des jours qui passent...Visage de la première haine qui soit, celle que l'on se voue à soi-même et qu'on ne cesse de faire payer aux autres...Celle dont on ne se déprend pas, ou si peu, que l'on tente sans arrêt de masquer par mille subterfuges tous aussi misérables les uns que les autres, jusqu’à pratiquer l’inversion, ce masque de prétention égotiste qui ne tient pas trois secondes pour qui sait entendre.
Le poids de ce qu'être humain veut dire, être de langage voué à parler ce qui nous ravage, à expulser comme on dégueule à la face du monde l'abjection qui est ce fond que l'on ne cesse de dénier pour soi et dénoncer chez l'autre...Innocentes victimes d'un monde injuste, petites choses fragiles et irresponsables livrées à la maltraitances des loups, victimes de ses parents, de ses amis, de ses proches, de ses amours, de ses politiques, de ses patrons, de ses frères, de ses sœurs...La liste n'est pas exhaustive, nul ne peut parvenir à la dresser...il en manquera toujours un bout, une nouveauté, un nouveau bouc émissaire - tortionnaire à désigner...une fuite à se construire pour s'éviter, pour pouvoir geindre et se plaindre, pour pouvoir accuser...pauvre fétu de paille, jouet impuissant du destin, de la folie des autres, de la laideur du monde, des colères de la nature vengeresse, du Dieu tout puissant...

Pourtant, c'est bien celle-là et nulle autre qu'il faut mener chaque jour sans relâche, la guerre première, la guerre ultime, celle que tu ne remportes jamais totalement mais dont tu ne peux ni ne dois te détourner si tant est que tu aies un peu de dignité...celle dont ne peut se détourner celui qui, un fois seulement a osé lever les yeux vers le miroir, faisant face à l'abjection, la sienne, la plus lourde à digérer sans doute, mais sans laquelle, tout le reste est vain, simulacre, baratin...

Celle qui t'oblige à te rappeler, chaque matin qu'un jour prochain ta vie prendra fin, que tu n'en as qu'une, qui n'aura d'autre sens que celui que tu seras capable de lui donner, une vie dont tu es seul responsable, qui demande que tu aies, à ton endroit, ce minimum de respect et d'amour pour résister à la lâcheté, la médiocrité et à la tentation du renoncement qui te font des œillades comme de vieilles poules sur les trottoirs crasseux d'un quelconque bidonville le font aux vieux porcs libidineux qui, à avoir tout brader, n’ont plus que leur pognon auquel se rattraper.

Celle qui exige que tu ne dénonces jamais personne fut-il ton pire ennemi, que tu n'accordes jamais ton pardon à qui que ce soit parce que tu n'es ni plus ni moins, ni meilleur que quiconque, seulement différent, unique, à nul autre semblable, ce qui n'est déjà pas si mal pour celui qui parvient à l'assumer, et que par conséquent t'arroger ce droit est une absurdité.

Celle qui devrait t'interdire de ressentir la moindre pitié pour tes semblables, exactement pour les mêmes raisons, parce que tu n'es ni au-dessus, ni en dessous...

Celle qui doit t'interdire de te plaindre en dehors du cercle intime de ta propre conscience puisque qu'aucun des êtres qui t'entourent ne mérite que tu lui déverses ta merde bileuse (qui ne regarde définitivement que toi.) chaque fois que tu en as envie pour le seul plaisir pervers de les faire souffrir à leur tour, pour partager – ce verbe galvaudé et perverti, qui prend à l’aulne des réseaux sociaux un sens tout autre désormais -  afin de te sentir moins seul...

Celle qui devrait t'obliger à te souvenir que tu n'es jamais responsable que de toi même, ce qui est déjà si difficile à assumer au quotidien, et de tes seuls enfants qui ne t'avaient rien demandé et que tu as conçu, d'abord et avant tout, pour te survivre, mu par cet instinct atavique de perpétuation de l'espèce...Ce qui devrait t'engager, au minimum, à faire en sorte de leur donner le plus d'atouts possibles pour qu'ils choisissent de quelle manière passer cette vie, et non pas d'essayer de les dresser pour qu'ils se taisent et arrêtent de te faire chier (n'est-ce pas Eric Zemmour ?) parce qu'ils auront bien fini par en entendre quelque chose, de tes motivations premières...

Celle dont il faut que tu comprennes que tu ne peux pas faire l'économie si tu veux avoir(ne serait-ce qu'un peu) la prétention à vivre debout, au plus libre qu'il soit possible de l'être pour un homme, respectant ta parole, si un moment d'égarement t'a poussé à faire une promesse (et donc à prétendre pouvoir l'honorer) à un ami, un homme, une femme, un enfant. De ne jamais chercher à convaincre qui que ce soit, parce que ce mot contient et "con" et "vaincre", de ne jamais accepter de poste de chef, de maître ou toute autre fonction de cet ordre si tu ne veux pas avoir à renier tout ce que tu es ou essaies d'être, de te rappeler avec la plus grande acuité le chemin qu'il t'aura fallu parcourir pour parvenir à écrire ces quelques lignes si la folie ou l'extrême nécessité venait à te mettre en situation de juger l'un de tes semblables.

Enfin, et seulement si tu es déjà parvenu jusqu'ici - mais ça n'est pas là le plus triste – il te faudra encore savoir opposer un non franc, intangible et radical à tous les cons et les connes qui viendraient à croiser ta route, à ne jamais rien leur céder, parce que tu auras acquis ce savoir que la connerie, elle, ni ne se soigne, ni n'abdique devant les plus grands crimes à perpétrer, parce qu'elle est et a toujours été, avec l'ignorance de soi, le vrai visage de la barbarie humaine...

Franck-Olivier Laferrère - Fragments/ Mars 2007-remanié janvier 2011