mercredi 22 décembre 2010

Aimer c'est résister

L'envie aussi subite que fulgurante de replonger dans la lecture de Fante...en même temps, je n'ai que peu de difficulté à retracer le cheminement de cette pulsion...j'ai découvert Fante durant l'été 2000...je venais juste de terminer la rédaction du manuscrit d'Incorrigible, bien loin de m'imaginer que je mettrai tant de temps à le présenter à l'édition...porté par la seule vague de ce désir auquel j'avais enfin lâché la bride...C'est S. qui me le donna à connaître, un soir d'errance langoureuse à la terrasse de "L'Antidote", sirotant une énième Blue Margarita, tout en proie au vide d'en avoir terminé, bousculé par le retour des angoisses qui s'y adjoignaient tels de petits mollusques sur l'étrave d'un bateau qu'on laisserait à quai...Il n'y avait rien d'innocent dans ce geste...sa manière à elle de me dire son incompréhension du ton général de mon manuscrit...cette morgue qui se refusait à la désespérance...qui se refusait à dépeindre un univers gris, seulement moucheté, ça et là de courtes jouissances arrachées au désespoir comme les verres qui défilent les nuits de fuite sourde...vindicatif, et peu amène aux concessions...de la violence du rejet de greffe...de ce besoin de ne pas vouloir compatir...d'en finir avec le temps des larmes et de la prise de gants qui caractérisait l'attention que je portais à autrui en règle générale...envie d'entendre et de lire quelque chose de la complainte...de la haine de soi à laquelle il serait impossible d'échapper...véritablement...La confrontation brutale entre l'idée qu'elle s'était faite de moi (j'entretenais une relation durable, professionnelle et amicale avec ses parents depuis plusieurs années...et il ne sera pas dit que sa mère n'aura pas essayé de forcer un rapprochement que je ne voulais pas...quitte à me dézinguer aux yeux des femmes dont je croisais la route et que j'avais l'inopportune idée de lui présenter (encore une, mais je ne dénierai pas ma part de responsabilité dans cette histoire, qui se prenait pour ma mère) et de la possibilité du renoncement...que je cède pour sombrer, doucement, vers ce qui, pour tant de gens, signifie l'acceptation de la raison...poser les armes, chercher une gentille fille qui prendrait soin de moi, abandonner cette course effrénée à l'Amour...la haute idée que j'en ai, refusant les sempiternelles confusions qu'on y accole dès lors que l'on en vient à évoquer les "concessions nécessaires"...et puis écrire de gentils livres sensibles et légèrement désespérés... Tout en abandonnant corps et âme au service d'autrui...sorte de saint là pour expier les péchés du reste de l'Humanité...puisque la vie est à chier, que l'Amour n'existe pas (ou ne dure que trois ans, hein ? ben voyons) contrairement au couple, qui lui, se construit dans l'abnégation et le meurtre de soi...et de l'autre...évidemment, ceux qui sont déjà morts ne perçoivent pas, par refus ou par impossibilité, cette question du meurtre de l'un, de la haine de la Liberté qui anime et nourrit chacun de leurs gestes...de l'inversion sans cesse réitérée de l'expression "mieux vaut vivre seul que mal accompagné" en : "mieux vaut vivre mal accompagné que seul" ce qui, si l'on regarde un tant soi peu objectivement autour de soi, est bien la règle qui encadre le commun...Et dont on s'extirpera (tout au moins se le racontera-t-on avec force démonstrations et sourires figés au collagène) soit par l'entretien d'aventures extra-conjugales dont on susurrera les moments les plus croustillants à l'oreille de son voisin lors des grandes fêtes des retrouvailles annuelles, qu'on étalera sous pseudo, à longueur de pages web, à moins qu'on ne vante ses exploits échangistes dans un quelconque club sordide comme il y en a tant désormais dans les provinces françaises...j'ai presque envie de vomir, là, to de go, en martelant ces mots sur mon innocent clavier...

Aimer, c'est résister...

De la confusion du sens de ce que le libertinage induit, de ce qu'il y a d'anachronique à vouloir copier Sade ou Casanova, tant dans leurs écrits que dans leurs gestes aujourd'hui...de ce que cela pouvait valoir et de l'importance capitale qu'existe un Casanova dans l'atmosphère pestilentielle de la Venise des Doges... et que, dans la société française pré révolutionnaire, révolutionnaire (je ne reviendrai pas sur Robespierre) et post révolutionnaire, Sade ne lâche rien...

Désormais, formatée, convenue à en pleurer, codifiée plus surement que la marche à pieds, la course à la jouissance n'est plus qu'une pathétique course au vide pour ses pratiquants, une frustration incommensurable pour les millions d'impotents qui collent leur bureaux, leurs caleçons et leurs claviers ou leurs écrans (mais, ça, seulement pour les plus présomptueux), le terreau de la littérature du désespoir qui chante la misère sexuelle et les petits tourments du quotidien...ou la justification mortifère de la repentance laïque et religieuse qui scande le retour des valeurs maréchalistes...

Aimer c'est résister...encore faut-il en avoir le courage...Aimer c'est vivre libre...

J’emprunte la citation d'André Breton : " dans la chiennerie de notre temps, il nous reste l'amour..."

FRANCK-OLIVIER LAFERRÈRE / FRAGMENTS 19 AVRIL 2007